Les charrettes peintes siciliennes des écoles de Palerme et de Catane
Les charrettes peintes siciliennes s’identifient par l’école. Palerme emploie des masciddari trapézoïdaux jaunes ; Catane, des flancs rectangulaires, une ferrure et des panneaux signés.
Le carretto sicilien est une charrette de travail à deux roues. Ce n’est pas un char de carnaval, et ce n’est pas un panneau-souvenir scié dans une épave. Quatre ateliers le construisaient : le carradore (charron), le firraru (forgeron), l’intagliatore et le pittore. Les collectionneurs datent les exemplaires conservés par l’école et la construction, non par la couleur seule.
Le Museo Etnografico Giuseppe Pitrè, à Palerme, place le type dans les premières années de l’Ottocento, d’abord sur les circuits urbains, puis sur les trazzere extra-urbaines qui reliaient la côte à l’intérieur. La peinture commença comme une couche d’huile de lin et de pigment, pour empêcher la pluie d’entrer dans le bois. Saints et symboles s’y ajoutèrent comme protection. Les vendeurs de rue voulaient la même couleur pour arrêter un acheteur. Ces trois fonctions tiennent encore sur un seul objet.
Guy de Maupassant, débarquant à Palerme en 1885, nota les charrettes peintes parmi les premiers faits de la rue. Le Museo del Carretto delle Madonie cite un témoin plus ancien, Gonzalve de Nervo en 1833 : une petite charrette sur un essieu haut, la Vierge ou un saint sur les panneaux, le cheval en plaques de cuivre et clous dorés, avec un plumet de couleur. Carlo Levi, dans Le parole sono pietre, après son voyage de 1951, voyait encore des « myriades » de charrettes peintes sur les routes. La circulation automobile mit fin à cet usage. Ce qui arrive aujourd’hui dans le commerce est une charrette construite pour le travail, une reconstruction de parade plus tardive, une miniature, ou un masciddaru détaché.
Quatre ateliers, puis le peintre
Le carradore choisissait le bois. Les notes de construction du musée des Madonie sont précises : épicéa pour le plancher (fonnu di càscia), hêtre pour les brancards, les tablettes et les deux tavulazzi, noyer pour les panneaux latéraux (masciddari) et le hayon amovible (puttèddu), frêne pour les rayons (iammuzzi). La seule cote que chaque charron devait tenir était la voie entre les roues, afin que les charrettes suivent les mêmes ornières.
Chaque roue est un disque haut et mince. Les diamètres relevés sur les charrettes palermitaines documentées se situent autour de 125 à 132 cm. Douze rayons rejoignent une douille de bronze conique (boccola) dans le moyeu. Les notes des Madonie donnent l’alliage comme bronze de Campana, 78 parties de cuivre pour 22 d’étain, tournant sur un essieu de fer avec des rondelles faites pour claquer. Ce claquement est u toccu. Une charrette finie se jugeait in frasca (le bois) et in tono (le son). Si les deux épreuves échouaient, elle n’allait pas au peintre.
Le forgeron cerclait ensuite la caisse et construisait la cascia di fusu, la boîte sculptée et souvent habillée de fer qui reçoit l’essieu. Dans le type palermitain, le fer est une arabesque, le rabbiscu. Dans les types catanais et ragusain, le même organe est un ensemble plus dense, presque baroque, de feuillages, d’animaux et de petites figures. L’intagliatore taillait des profils en amande et mammalucco, des têtes de paladins sur les barrùni, et un petit relief religieux, le pizzo, sur la poutre au-dessus de l’essieu. San Giorgio est le sujet habituel de cette face cachée. Les notes des Madonie rappellent que le nom du sculpteur figure rarement sur la charrette. Ceux du charron et du peintre y figurent parfois.
Palerme, Catane, Trapani, Castelvetrano
Silvia Craparotta, écrivant dans Papireto pour l’Accademia di Belle Arti di Palermo en 2022, reprend les quatre types géographiques employés par Capitò et Buttitta, Lo Presti et les guides du Palazzo d’Aumale : palermitano, trapanese, castelvetranese, catanese.
La charrette palermitaine a des masciddari trapézoïdaux, chacun divisé en deux scacchi (champs peints) par des barrùni de bois et un centuni de métal. La couleur de fond, dans la littérature sur le type occidental, est l’ocre jaune ; le rouge et le jaune sont aussi nommés comme couleurs municipales de Palerme. L’ornement des surfaces non figurées est géométrique : losanges, quartiers, échos normanno-gothiques que Lo Presti compara à la Cappella Palatina, à Cefalù et à Monreale. La peinture figurée est plate, peu modelée. Sujets religieux et chevaleresques se partagent les scacchi. Les charrettes de travail de l’ouest se subdivisent encore selon la charge : le vinaloru (vin et raisin), aux flancs trapézoïdaux et aux tavulazzi inclinés ; le furmintaru et le tirraloru aux flancs plus bas, pour la terre, le sable et la pierre.
La charrette catanaise est plus petite. Les flancs sont rectangulaires, toujours à deux scacchi avec un cintuni. Le rabbiscu de l’ouest s’appelle ici pampinigghi ou ’nfrascatura et devient zoomorphe et anthropomorphe. La couleur de fond est le point sur lequel les catalogues ne s’accordent pas, et le collectionneur ne doit pas forcer une réponse unique. Craparotta, à la suite de Lo Presti, traite le lion (ù liuni di carrettu) comme un emblème catanais. Le musée des Madonie décrit un fond turchino, encore lisible parce que les figurations sont moins chargées. Les peintres de l’école orientale, dont Gianfranco Fiore dans l’entretien de 2022, parlent de rouge cinabre et d’un drapé plus modelé, plus proche de l’illustration d’opéra que des paladins palermitains. On s’appuie sur la forme des flancs, la cascia di fusu et la sculpture des aigles et des hippogriffes avant de croire une note de couleur sur une fiche de marchand.
Trapani construit une charrette plus grande. Les flancs se divisent en trois champs, avec quatre barrùni et une barre horizontale, la falichetta. Le type de Castelvetrano, dans l’intérieur de la province de Trapani, omet la cascia di fusu et garde des flancs trapézoïdaux. Les charrettes ragusane, de Vittoria et de Rosolini suivent la division rectangulaire catanaise.
Giuseppe Pitrè emmena une charrette à l’Esposizione Industriale di Milano en 1881. Le musée Pitrè date de cette présentation le marché national du souvenir, le carretto-gingillo. Une charrette de travail et une miniature faite pour l’exportation ne sont pas le même objet. On mesure la roue, le fer et le revers du panneau avant de payer un nom.
Comment les images étaient posées
La peinture se faisait en trois étapes nommées : coloritura, decorazione, figurazione. L’huile de lin ouvrait le bois. Filets, rosaces, lions, dauphins et tabbaccheri (petites natures mortes encadrées de fruits et d’animaux) emplissaient le fond. Puis les scacchi recevaient les histoires.
Jusque vers 1860, les images visibles et cachées étaient largement protectrices : des saints, la Vierge, San Giorgio sur le pizzo. Craparotta, citant Capitò et Buttitta, place après cette date le passage au récit chevaleresque, lorsque la Storia dei paladini di Francia de Giusto Lo Dico et, plus tard, Cavalleria rusticana fournirent les intrigues qu’un acheteur sorti de l’école à la cinquième année connaissait déjà. Paladins, Vêpres siciliennes et guerre de Prusse sont les scènes que le musée Pitrè énumère encore sur ses charrettes palermitaines du XIXe siècle. Après la chute des Bourbons, les mêmes panneaux prennent Otello, Tosca, l’expédition des Mille et Colomb. Les légendes sous les scacchi sont souvent à demi dialectales et agrammaticales. C’est un trait d’époque, non un défaut postérieur.
Le procédé de report était le calque. Entre le flanc et la feuille-source passait un papier qui différait de Palerme à Catane. Les contours étaient repris en couleur ; une vilina était pressée et réemployée sur la charrette suivante. À Aci Sant’Antonio, le Museo del Carretto Siciliano conserve les spruuli de Vincenzo Di Mauro : des cartons piqués le long des contours, puis poncés à la poudre colorée. La même économie de patrons explique pourquoi les groupes de paladins se répètent sur des décennies. Antonino Buttitta rattacha l’imagerie aux peintres de litières, aux peintres de voitures, aux peintres sur verre, et surtout aux cartelli de l’Opera dei Pupi. D’autres chercheurs indiquent les lithographies d’école, les romans illustrés, les images d’Épinal et la Domenica del Corriere. La tablette d’ex-voto peinte est la parente la plus proche dans la peinture populaire sicilienne : une scène plate, une légende écrite, un saint qui occupe le registre supérieur.
On ne cherche pas un poinçon du type de l’argenterie. Le travail du métal, dans les mêmes villes de Sicile, est un autre métier, daté par les poinçons civiques exposés pour l’argenterie de Palerme et de Messine. Une charrette se date par le bois, le fer et la main du peintre.
Bagheria et Aci Sant’Antonio
L’atelier de peintre de l’ouest que les catalogues de musée nomment en premier est celui des Ducato, à Bagheria. Michele Ducato, âgé de quatorze ans en 1895, passa trois semaines chez le peintre de charrettes palermitain Nicola Carrozza, prit le dessin auprès du peintre d’église De Simone, et s’établit sur la route qui est aujourd’hui la via Rammacca, en face de la Villa Cattolica. Charron, maréchal-ferrant et fondeur se tenaient dans la même cour. Le Museo Guttuso acheta l’atelier de Domenico Ducato en 1966, l’année où Renato Guttuso peignit Il pittore di carretti. Le souvenir propre de Guttuso était celui d’Emilio Murdolo, dont la baraque faisait face à la maison où il grandit, puis celui de Michele Ducato. Michele mourut en 1943. Les fils Onofrio, Ernesto, Giovanni, Domenico et Giuseppe signèrent Fratelli Ducato jusqu’à la fermeture de l’atelier en 1955. Une charrette de travail de la collection Guttuso fut construite dans les années 1950 et peinte en 1985 par Domenico Ducato : la date de construction et la date de peinture ne coïncident pas nécessairement. Giovanni Accomando, charron de Bagheria, tint un atelier de 1944 à 2011. Le prêt de son fils Salvatore au musée comprend des veline Ducato, Murdolo, Mariano Picciurro, Paolo Cardinale, Giulio Canadese et Tommaso Scirè.
L’école orientale a son centre à Aci Sant’Antonio. Vincenzo Di Mauro y naquit le 1er août 1883, se forma à Giarre, ouvrit derrière l’église de la Mercè après la Première Guerre mondiale, puis s’installa aux Quattro Canti, via Vittorio Emanuele. Il ouvrit un second atelier à Militello in Val di Catania pour le commerce de Gran Michele, Vizzini, Mineo et Scordia ; son gendre Raimondo Russo reprit cet atelier. Vincenzo mourut à Aci Sant’Antonio le 8 décembre 1957. Russo mourut le 12 décembre 1985. Le neveu Domenico, dit Minicu, naquit à Guardia Mangano (Acireale) le 4 avril 1913, entra à douze ans dans l’atelier de Vincenzo et mourut à Aci Sant’Antonio le 20 mars 2016, à l’âge de 102 ans. La fiche du patrimoine culturel d’Émilie-Romagne enregistre une charrette de sa main au Musée de l’Homme, à Paris, après la Fête de l’Humanité à La Courneuve. Les masciddari orientaux de ce groupe sont plus modelés que ceux de Palerme. C’est une différence d’école, non la preuve d’un faux postérieur.
Objets postérieurs et fragmentaires
La Regione Siciliana conserve environ soixante-dix charrettes au Palazzo d’Aumale, à Terrasini, le plus grand fonds public. Le musée Pitrè conserve des exemplaires palermitains du XIXe siècle dans la sala 10. Ces véhicules complets sont la référence. La plus grande part de ce qui est proposé à l’étranger est un fragment.
Des masciddari détachés paraissent dans les ventes régionales américaines comme « panneaux de charrette sicilienne », souvent de 140 cm de long sur 40 cm de haut, parfois inscrits. Une vente d’Austin, en janvier 2024, comprenait un panneau palermitain signé « Cronio pittore di carri », avec une légende de Garibaldi à Calatafimi. L’inscription identifie un peintre, non une date du bois. On regarde le revers : un panneau pris sur une charrette de travail porte des traces de clous de fer, le temps sur l’arête supérieure, et une couleur qui se poursuit autour des barrùni. Un panneau peint comme un tableau de mur est d’ordinaire du contreplaqué ou une planche de noyer neuve, au vernis régulier, sans usure d’essieu.
Miniatures et charrettes-souvenirs appartiennent au marché que Pitrè ouvrit en 1881. Elles copient les scacchi et omettent les boccole. Le diamètre de la roue s’effondre. La cascia di fusu devient un ornement de fonte. Les charrettes de parade peintes après les années 1960, y compris des caisses de travail qui reçurent une couche neuve dans les années 1980, sont honnêtes en tant que peinture postérieure. Ce ne sont pas des survivants de l’Ottocento.
L’intagliatore est l’associé silencieux. Des barrùni à têtes de paladins vides, aux visages grossiers, ou un pizzo réduit à un saint imprimé et collé, sont postérieurs. Il en va de même d’une voiture à quatre roues vendue comme carretto. Le type a deux roues.
Les céramiques de la même île, teste di moro comprises, partagent le circuit touristique et rien de la construction. On ne date pas une charrette par une comparaison avec la céramique.
Le carretto figure au Registro delle eredità immateriali della Sicilia. Un dossier UNESCO a été discuté ; ce n’est pas une inscription. L’Opera dei Pupi possède déjà ce statut. Une « charrette UNESCO » de marchand est une formule, non une marque.
FAQ
Comment distinguer une charrette palermitaine d’une charrette catanaise ?
On lit les masciddari. Les flancs trapézoïdaux et les filets géométriques appartiennent à Palerme et à Trapani. Les flancs rectangulaires, un cintuni central et un fer plus dense sur la cascia di fusu appartiennent à Catane et aux Iblei. La couleur de fond n’est qu’un indice d’appui. Les catalogues ne s’accordent pas sur le champ catanais, turchino ou cinabre.
Le peintre signait-il la charrette ?
Parfois, sur un scacco ou le long du bandeau supérieur : « pittore di carri », une rue de Palerme, ou un nom de famille tel que Ducato. Le charron peut être nommé sur la chiave, entre les brancards. Le sculpteur reste d’ordinaire anonyme. Une plaque de laiton moderne n’est pas une signature d’époque.
Les panneaux isolés méritent-ils d’être achetés ?
Oui, comme panneaux, et au prix de panneaux. Un masciddaru avec des clous d’époque, le temps pris sur le bois et un groupe de paladins calqué est une peinture sicilienne sur un organe de charrette. Ce n’est pas une charrette. On vérifie que les deux scacchi appartiennent à la même campagne de peinture.
Qu’est-ce que la cascia di fusu ?
La boîte sculptée qui reçoit l’essieu de fer, souvent habillée du rabbiscu du forgeron. C’est l’organe de bois le plus coûteux après les roues. L’arabesque palermitaine, face au feuillage baroque catanais, est une épreuve d’école. Les charrettes de Castelvetrano l’omettent.
Faut-il cataloguer une miniature comme carretto ?
On la catalogue comme miniature ou gingillo, on la date d’après sa peinture, et on la tient hors de la colonne des charrettes de travail. Pitrè séparait déjà ce marché en 1881.
Conclusion
Une charrette peinte sicilienne est un véhicule à deux roues, fait dans quatre ateliers et peint selon des écoles nommées. Palerme et Trapani emploient des masciddari trapézoïdaux et des fonds géométriques. Catane emploie des flancs rectangulaires et une cascia di fusu plus lourde. Les images sont des patrons : paladins, saints et, après 1860 environ, l’opéra et Garibaldi. Ducato à Bagheria et Di Mauro à Aci Sant’Antonio sont les ateliers qu’un catalogue peut nommer avec des dates. Tout le reste est comparaison avec ces musées, la salle Pitrè et le fonds de Terrasini. Le collectionneur qui sait lire un masciddaru et une paire de boccole n’a pas besoin d’une légende de souvenir.